Une start-up nucléaire née en France et en Italie boude la Bourse de Paris pour aller chercher de l’argent à Wall Street. Le message est difficile à ignorer pour quiconque suit l’écosystème européen de l’énergie et de la finance.
newcleo, société franco-italienne qui développe des réacteurs à sels fondus, s’introduit en bourse aux États-Unis, sur le Nasdaq, en passant par une fusion avec le SPAC NewHold. Cette opération valorise l’entreprise à 2,4 milliards de dollars et doit permettre de lever jusqu’à 429 millions de dollars. Un choix qui en dit long sur l’attractivité relative des places financières européennes face à celle des États-Unis, au moment même où le nucléaire redevient une priorité stratégique sur le Vieux Continent.
Newcleo : présentation d’un acteur nucléaire franco-italien
Fondée en 2021 par l’ingénieur Stefano Buono, newcleo s’est imposée comme une des start-up nucléaire les plus prometteuses d’Europe. Son siège opérationnel se répartit entre la France, l’Italie et le Royaume-Uni, mais une grande partie de ses effectifs et de ses projets nucléaires reste ancrée en territoire français, notamment autour de Lyon.
La technologie développée par newcleo repose sur un réacteur LFR, refroidi au plomb, une variante des réacteurs à sels fondus qui promet une meilleure gestion des déchets radioactifs et une sécurité accrue. Cette approche s’inscrit dans la mouvance plus large des petits réacteurs modulaires, censés être plus rapides à construire et moins coûteux que les centrales classiques.
L’introduction en bourse de newcleo au Nasdaq : les chiffres clés
L’introduction en bourse marque une étape décisive pour une entreprise qui n’a pas encore mis en service de réacteur commercial. Elle cherche avant tout à sécuriser un financement massif pour accélérer ses projets nucléaires en France, en Italie, au Royaume-Uni, en Slovaquie et aux États-Unis.
Valorisation et montants levés
La valorisation retenue pour cette opération atteint 2,4 milliards de dollars, un montant considérable pour une entreprise dont les premiers réacteurs commerciaux ne sont pas attendus avant plusieurs années. La levée de fonds associée pourrait atteindre 429 millions de dollars, une somme qui doit financer la construction de démonstrateurs industriels et l’extension des équipes d’ingénierie.
Le mécanisme SPAC utilisé
Plutôt qu’une IPO classique, newcleo a choisi de passer par un SPAC, en l’occurrence NewHold. Ce type de véhicule financier, une société déjà cotée qui fusionne avec une entreprise cible, permet d’accéder plus vite au marché boursier sans passer par le parcours parfois long et coûteux d’une introduction en bourse traditionnelle. Le SPAC a d’ailleurs vu son cours bondir dès l’annonce de l’accord, signe de l’intérêt des investisseurs américains pour ce dossier.
Le SPAC, mode d’emploi express
Un SPAC est une coquille cotée en bourse, sans activité propre, créée uniquement pour fusionner avec une entreprise et lui offrir un accès rapide au marché. C’est cette voie que newcleo a préférée à une IPO classique pour rejoindre le Nasdaq.
Pourquoi le Nasdaq plutôt qu’Euronext ?

La question mérite d’être posée directement : pourquoi une entreprise aussi française dans son ADN choisit-elle de s’introduire en bourse aux États-Unis plutôt que sur Euronext Paris ? La réponse tient à plusieurs facteurs qui pèsent lourd dans la balance des dirigeants d’entreprises technologiques.
Le marché américain offre une profondeur de capitaux sans équivalent en Europe, avec des investisseurs habitués à financer des projets de rupture sur le long terme, y compris dans l’énergie. La valorisation obtenue aux États-Unis est aussi souvent plus généreuse pour ce type de start-up nucléaire, dont les revenus restent lointains. Enfin, le mécanisme du SPAC, très développé sur le Nasdaq, reste marginal sur Euronext, ce qui limite mécaniquement les options pour une entreprise cherchant ce type de montage.
À cela s’ajoute un contexte national parfois ambigu : selon plusieurs sources, newcleo aurait été écartée du dispositif France 2030, ce qui a pu peser sur sa décision de chercher du financement ailleurs plutôt que d’attendre un soutien public hypothétique.
Un signal d’alerte pour l’Europe du nucléaire
Ce choix dépasse le simple cas d’une entreprise. Il révèle une fragilité structurelle de l’écosystème européen à retenir ses propres pépites technologiques au moment de passer à l’échelle industrielle. L’Europe finance volontiers la recherche, mais peine davantage à accompagner le financement massif nécessaire à la construction d’infrastructures nucléaires.
Le risque évoqué par plusieurs observateurs est celui d’une fuite des capitaux et des compétences vers les marchés américains, plus agiles pour lever des sommes importantes en peu de temps, un contraste frappant avec la lenteur du chantier de démantèlement des réacteurs fermés de Fessenheim. Si d’autres start-up nucléaire européennes suivent ce chemin, la compétitivité de la filière atomique du continent pourrait s’affaiblir durablement, alors même que la demande en électricité décarbonée explose, un paradoxe illustré par les deux réacteurs alsaciens payés des milliards mais restés à l’arrêt depuis 2020.
Ce cas newcleo interroge aussi la capacité d’Euronext à séduire les entreprises technologiques à forte intensité capitalistique. Sans un effort concerté sur la profondeur des marchés et la fiscalité de l’investissement, l’Europe pourrait continuer à voir ses meilleurs projets nucléaires financés, cotés et in fine contrôlés depuis l’autre côté de l’Atlantique.
Les ambitions internationales de newcleo

Malgré ce choix boursier américain, newcleo maintient des ambitions industrielles très concrètes en Europe. L’entreprise travaille sur des implantations en France, en Italie, au Royaume-Uni et en Slovaquie, avec l’objectif de construire ses premiers démonstrateurs de réacteur LFR avant la fin de la décennie.
Les fonds levés grâce à cette introduction en bourse doivent servir à accélérer les phases d’ingénierie et de certification, particulièrement exigeantes dans le secteur nucléaire. newcleo espère ainsi devenir un acteur de référence des petits réacteurs modulaires, une catégorie où la concurrence internationale s’intensifie, entre acteurs américains, chinois et désormais quelques champions européens en quête de capitaux.
L’issue de cette cotation au Nasdaq sera scrutée de près par l’ensemble de la filière nucléaire européenne, tant elle pourrait faire école, pour le meilleur comme pour le pire, chez d’autres start-up du secteur confrontées au même dilemme entre attractivité américaine et ancrage européen, alors que le projet ITER vient justement de résoudre deux retards majeurs qui bloquaient son avancée.




