Fessenheim : deux réacteurs à l’arrêt, toujours pas démantelés
Juin 2020. Les deux réacteurs nucléaires de la centrale alsacienne de Fessenheim s’arrêtent définitivement. Un engagement tenu du quinquennat Macron, une promesse électorale tenue, des discours de victoire à la clé. Mais quatre ans plus tard, rien. Pas un mur démoli, pas un robot lancé, pas un gramme de déchet radioactif évacué. Les deux réacteurs restent intacts, figés dans le temps, tandis que la note s’alourdit année après année.
Cette centrale, l’une des plus anciennes d’Europe, a représenté des investissements colossaux depuis sa construction dans les années 1970. Le coût total du démantèlement est estimé à plusieurs milliards d’euros. Pourtant, quatre années après l’arrêt, la déconstruction n’a même pas commencé. Aucune grue démontée, aucune débris radioactif extrait. Les bâtiments du réacteur se dressent toujours, intouches, gardés par des équipes qui les surveillent constamment.
Pourquoi le démantèlement tarde : le ping-pong institutionnel
Le blocage n’est pas technique. Il est politique et administratif. Entre EDF, l’État et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), c’est un véritable jeu de ping-pong qui paralyse le projet depuis quatre ans.
EDF, propriétaire de la centrale, doit obtenir une autorisation formelle de démantèlement auprès de l’ASN. Cette autorisation ne vient pas du néant : elle exige des études préalables massives, des dossiers techniques épais de centaines de pages, des analyses de sécurité, des plans de gestion des déchets. L’ASN, garante de la sûreté, impose des conditions très strictes. Les deux autorités se renvoient la balle : l’ASN attend des dossiers plus détaillés d’EDF, EDF attend des précisions réglementaires de l’ASN, l’État finance sans clarifier ses attentes.
Résultat : aucun des deux réacteurs n’a reçu l’autorisation de démantèlement. Fessenheim reste légalement en attente, dans une phase de « prédémantèlement ». EDF maintient les lieux, paie les équipes de surveillance, accumule les coûts fixes, sans progresser d’un centimètre vers la déconstruction réelle.
Les obstacles techniques qui paralyse le projet

Au-delà du cirque administratif, le démantèlement d’une centrale nucléaire n’est pas une simple démolition de bâtiments ordinaires. C’est une opération extraordinairement complexe qui doit gérer plusieurs défis simultanés.
D’abord, le combustible. Les deux réacteurs contenaient du combustible nucléaire qui, même arrêté, reste radioactif et dégage de la chaleur. Ce combustible doit être refroidi en permanence dans les piscines de stockage. Avant tout démantèlement, il faut d’abord décharger complètement les réacteurs, transporter ce combustible vers des installations spécialisées en France. Cette étape seule représente des mois de préparation minutieuse et des risques de sécurité à gérer.
Ensuite, la radioactivité résiduelle. Les parois du réacteur, le béton, les structures métalliques : tout a été bombardé de rayonnements pendant cinquante ans. Les matériaux eux-mêmes sont devenus radioactifs. Les extraire, les découper, les transporter vers des centres de stockage, tout cela nécessite des robots téléopérés spécialisés et des protocoles de sécurité extrêmement rigoureux, un défi de gestion des déchets nucléaires qu’illustre aussi le projet américain d’enfouissement d’une centrale nucléaire à 1,6 km de profondeur. Les équipes ne peuvent intervenir qu’à distance, avec des doses strictement contrôlées.
Enfin, l’ampleur des volumes. On parle de déconstruire des structures géantes : des réacteurs hauts de plusieurs étages, des circuits de refroidissement complexes, des tonnes de béton radioactif. Le tri, le conditionnement et l’évacuation de ces matériaux dureront des années.
Une facture qui s’alourdit sans avancer
Pendant que rien ne se construit, tout coûte. EDF doit financer la surveillance permanente des deux réacteurs, les tests de sécurité requis par l’ASN, le maintien des équipes de techniciens spécialisés, les assurances, les taxes locales. Chaque année d’attente, c’est plusieurs dizaines de millions d’euros qui s’envolent en coûts immobilisés.
Le coût initial estimé pour le démantèlement complet de Fessenheim oscillait déjà entre 900 millions et 1,5 milliard d’euros. Mais chaque année de retard, ce coût augmente : inflation, hausse des salaires, ajustements techniques, prolongation des contrats de surveillance. Les contribuables français, à travers EDF, financent donc une centrale morte qui n’a plus aucune utilité.
Cette situation illustre un problème structurel du nucléaire français, à mille lieues des avancées récentes du chantier de la fusion nucléaire à ITER : personne ne savait vraiment comment ni quand démanteler ces géantes installations. Les années qui passent ne font que confirmer que la déconstruction nucléaire est un défi autant politique qu’économique.
Quand commencera vraiment le démantèlement?
Selon les derniers calendriers évoqués, le démantèlement ne débuterait pas avant 2026 ou 2027. Les premières étapes porteraient sur les circuits auxiliaires et les bâtiments moins critiques. La phase la plus délicate, celle des réacteurs eux-mêmes, s’étalerait sur des années, voire jusqu’à 2041 ou au-delà selon certaines estimations.
Ce qui devrait arriver prochainement : l’enlèvement du combustible restant, l’extraction des éléments les moins radioactifs, l’évacuation des déchets de faible activité. Puis, progressivement, le découpage des réacteurs eux-mêmes avec des équipements robotisés.
Le chantier de Fessenheim rappelle une réalité que peu de citoyens mesurent : fermer une centrale nucléaire, c’est facile. La démanteler, c’est une tout autre histoire. Cette centrale alsacienne restera donc un laboratoire involontaire des défis français du démantèlement nucléaire, exemple concret de ce qui attend les autres réacteurs qui fermeront dans les décennies à venir.
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