Le fond des océans, qui abrite notamment le continent englouti de Zealandia, reste moins bien connu que la surface de Mars, et l’accès à sa croûte rocheuse vient de se refermer un peu plus. Depuis l’arrêt du navire américain JOIDES Resolution, la capacité de carotter la roche sous les bassins océaniques profonds se concentre entre très peu de mains. Cette formule prête souvent à confusion, car on l’associe à tort à l’extraction minière sous-marine. Voici ce qu’elle recouvre vraiment.
Quels sont les deux pays qui peuvent encore forer la roche des fonds océaniques ?
Il s’agit du Japon et de la Chine. Le premier dispose du Chikyu, un navire de forage scientifique équipé d’un tube prolongateur (riser). Cet équipement lui permet de percer profondément sous le plancher océanique, en circulant dans des eaux profondes sans risque de remontée incontrôlée des fluides.
La Chine, elle, met en service le Mengxiang, un navire conçu pour forer jusqu’à environ 11 000 mètres sous le fond marin. Les autorités chinoises l’ont présenté comme un outil de recherche sur le manteau terrestre, les séismes et les ressources sous-marines. Son entrée en service opérationnelle progresse selon un calendrier annoncé, donc les détails peuvent évoluer.
Pourquoi seulement deux ? Parce que le navire américain JOIDES Resolution, pilier du programme international de forage scientifique pendant des décennies, a mené sa dernière mission en 2024 après l’arrêt de son financement. Sans lui, la plupart des équipes de recherche européennes, australiennes ou américaines n’ont plus de plateforme de référence pour extraire des carottes de roche en pleine mer.
Forer pour comprendre n’est pas extraire pour vendre
Prélever une carotte de roche sert à étudier l’histoire de la Terre, le climat passé ou la tectonique. Cela n’a rien à voir avec l’exploitation de nodules ou de sulfures à l’échelle industrielle. Pour l’exploitation commerciale, aucun pays ne détient aujourd’hui de permis d’exploitation délivré dans le cadre international.
Le rôle de l’Autorité internationale des fonds marins
Les fonds situés au-delà des juridictions nationales forment la Zone internationale des fonds marins. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer les qualifie de patrimoine commun de l’humanité. C’est l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), installée à Kingston en Jamaïque, qui organise l’accès à ces espaces.
L’AIFM délivre des permis d’exploration à des États et à des entreprises parrainées par eux, principalement dans la zone de Clarion-Clipperton, dans le Pacifique. On en compte une trentaine. En revanche, elle n’a pas encore adopté son code minier, c’est-à-dire la réglementation internationale qui encadrerait un futur permis d’exploitation.
Exploration, exploitation, forage scientifique : trois choses distinctes
C’est la source de la plupart des malentendus. Beaucoup de pays peuvent explorer, très peu peuvent forer profondément, et personne n’exploite légalement à grande échelle dans la zone internationale.
| Activité | Objectif | Situation |
|---|---|---|
| Exploration | Cartographier, échantillonner, évaluer les gisements | Une trentaine de contrats sous l’égide de l’AIFM |
| Forage scientifique profond | Carotter la croûte océanique et le manteau | Japon et Chine seuls équipés |
| Exploitation commerciale | Extraire et vendre des minerais | Code minier non adopté, aucun permis international |
L’exploitation minière des grands fonds : ressources et méthodes

Les convoitises se portent sur trois types de dépôts. Les nodules polymétalliques, de petites concrétions posées sur les plaines abyssales vers 4 000 à 6 000 mètres, concentrent du manganèse, du nickel, du cuivre et du cobalt. Les encroûtements cobaltifères tapissent les flancs de monts sous-marins. Les sulfures hydrothermaux, eux, se forment autour des sources chaudes et contiennent du cuivre, du zinc et parfois de l’or.
La méthode envisagée pour les nodules ressemble à un aspirateur géant. Un engin chenillé racle le fond, collecte les concrétions, puis les envoie par une colonne verticale jusqu’à un navire en surface. Les sulfures et les encroûtements demandent des machines de coupe, plus lourdes et plus destructrices pour le substrat.
Risques environnementaux et enjeux stratégiques
Le problème principal tient à la biodiversité abyssale. Ces milieux évoluent très lentement, et de nombreuses espèces y sont encore inconnues. Les scientifiques redoutent la destruction directe des habitats, mais aussi les panaches de sédiments remis en suspension, le bruit et la pollution lumineuse. Certains nodules mettraient des millions d’années à se former, ce qui rend les dégâts pratiquement irréversibles à l’échelle humaine.
En face, l’argument économique est puissant. Le cobalt, le nickel et le manganèse sont au cœur des batteries, donc de la transition énergétique. Les États cherchent à réduire leur dépendance à quelques fournisseurs de métaux rares, et la géopolitique des ressources pousse certains à accélérer. D’autres estiment que le recyclage, l’économie circulaire et de nouvelles chimies de batteries réduiront ce besoin.
État actuel et perspectives d’avenir

Le débat s’est tendu en 2025, quand les États-Unis ont ouvert une voie nationale pour délivrer des autorisations à des entreprises américaines, en s’appuyant sur leur propre législation plutôt que sur l’AIFM. Cette démarche a suscité de vives critiques, car elle contourne le cadre multilatéral. Plusieurs pays, dont la France, défendent à l’inverse un moratoire ou une interdiction préventive, rejoints par plus d’une trentaine d’États.
Côté recherche, l’enjeu est aussi de rebâtir une capacité de forage partagée. Si la science océanique dépend de deux nations seulement, l’accès aux carottes, aux données et aux priorités de recherche devient un enjeu politique. Des projets de remplacement du navire américain sont évoqués, mais aucune solution équivalente ne semble acquise à court terme.
Ce qu’il faut suivre dans les prochains mois : les sessions de l’AIFM sur le code minier, les décisions américaines sur les demandes d’autorisation, et les premières campagnes de forage du Mengxiang. Ce sont elles qui diront si les grands fonds marins resteront un espace de science ou basculeront vers l’industrie.





