Quarante ans après avoir tourné le dos à l’atome, l’Italie fait volte-face. Sous l’impulsion de Giorgia Meloni, Rome prépare le retour des réacteurs nucléaires sur son sol. Pour les ménages italiens, c’est l’espoir de factures moins lourdes. Pour la filière française, c’est un marché potentiel de plusieurs milliards d’euros.
Alors, aubaine réelle ou promesse lointaine ? Voici ce qu’il faut comprendre : pourquoi l’Italie avait tout arrêté, pourquoi elle change de cap, et qui peut en tirer profit.
L’Italie relance le nucléaire quarante ans après son abandon
L’histoire commence en 1986, avec Tchernobyl. Le choc est immense dans la péninsule, et l’opinion bascule. En 1987, un premier referendum porte un coup d’arrêt au programme nucléaire. Les centrales encore en service ferment les unes après les autres, et en 1990 la dernière s’éteint. Le pays referme alors la porte pour de bon.
Une tentative de retour a bien eu lieu à la fin des années 2000. Elle a été balayée en 2011 par un nouveau referendum, organisé quelques semaines après Fukushima, avec un rejet massif. Pendant des années, le sujet est resté politiquement toxique.
Aujourd’hui, le climat a changé. Le Parlement italien a soutenu le plan du gouvernement Meloni, qui pose le cadre légal d’une relance. Il reste à écrire les textes d’application, à choisir les sites et à convaincre les territoires. Mais le débat public n’est plus prisonnier des traumatismes d’hier, même si les oppositions restent vives.
Une dépendance énergétique qui coûte cher à l’Italie
Le paradoxe italien tient en une phrase : le pays n’a plus de nucléaire, mais il en consomme beaucoup. Il importe environ 15 % de son électricité, et une bonne part vient de France via les interconnexions électriques des Alpes. En volume, cela représente une vingtaine de térawattheures par an. C’est l’équivalent de trois réacteurs français qui tourneraient en permanence pour l’Italie, un chiffre souvent cité à Rome.
Cette dépendance pèse sur le portefeuille. L’Italie dépend aussi fortement du gaz pour produire son électricité, et le prix de l’électricité y dépasse d’environ 30 % la moyenne européenne. Les factures énergétiques des ménages s’en ressentent, et la compétitivité industrielle aussi. Pour les usines du nord du pays, ce handicap se chiffre en milliards.
Trois réacteurs « virtuels » : l’ordre de grandeur à retenir
Environ 20 TWh importés chaque année, un prix de l’électricité supérieur d’un tiers à la moyenne européenne, et un gaz omniprésent dans le mix : voilà le triptyque qui pousse Rome à vouloir produire sa propre électricité nucléaire.
Une aubaine économique pour la France et l’Italie

La réponse à la question de départ est nuancée. L’Italie a beaucoup à gagner, la France aussi, mais pas de la même façon ni au même rythme. Les deux pays ne sont pas exactement concurrents : l’un manque de capacités, l’autre dispose d’un savoir-faire éprouvé.
Les opportunités pour l’industrie nucléaire française
Pour la filière tricolore, l’enjeu est d’abord celui des contrats. Un programme nucléaire italien suppose de l’ingénierie, des équipements, du combustible, de la maintenance (notamment l’examen des 40 ans des réacteurs français) et de la formation. EDF, déjà présent dans la péninsule via sa filiale Edison et pionnier dans le démantèlement d’un réacteur nucléaire UNGG, part avec un avantage évident. Le projet de petit réacteur Nuward, porté avec TechnicAtome et d’autres partenaires, vise précisément ce type de marché.
Il y a aussi un effet de levier à l’échelle européenne. Si l’Italie choisit des technologies françaises, cela renforce les chaînes d’approvisionnement communes et ouvre des perspectives à l’exportation. Les ordres de grandeur sont significatifs : un seul réacteur de grande taille représente 3 à 6 milliards d’euros d’investissement, et la filière compte des centaines de sous-traitants qui pourraient en profiter.
Il faut toutefois garder en tête que la France ne sera pas seule sur le terrain. Des acteurs américains, coréens ou italiens se positionnent aussi, et Rome veut garder la main sur sa souveraineté énergétique.
Les bénéfices attendus pour l’économie italienne
Côté italien, la promesse est celle d’une électricité plus stable et moins chère à terme. Produire localement réduirait la dépendance au gaz et aux importations, donc l’exposition aux chocs de prix. L’indépendance énergétique, mot d’ordre du gouvernement, passe par là.
Le nucléaire doit aussi soutenir la transition énergétique en complément des énergies renouvelables, qui produisent de façon intermittente. Selon les scénarios du gouvernement, l’atome pourrait couvrir de l’ordre de 11 à 22 % de la consommation d’électricité d’ici 2050. L’industrie italienne y voit un moyen de baisser ses coûts de production et de retrouver de la compétitivité.
Les technologies et investissements au programme
Rome ne parle pas seulement de grandes centrales. Le pari porte beaucoup sur les SMR (Small Modular Reactors), ces petits réacteurs modulaires plus faciles à construire en série et à implanter sur d’anciens sites industriels. Ils séduisent car leur ticket d’entrée est plus bas que celui d’un EPR, et leur calendrier de construction plus court sur le papier.
Parmi les noms qui reviennent, on trouve Newcleo, start-up d’origine italienne installée à Paris, qui développe un réacteur refroidi au plomb. Des industriels comme Ansaldo, Enel ou Edison sont aussi dans la boucle. Cette configuration crée des ponts naturels avec la France : capitaux, ingénieurs et sites de fabrication circulent déjà entre les deux pays.
Reste la question du financement. Entre le coût des réacteurs, celui du démantèlement futur et celui des déchets, les investissements nucléaires se comptent en dizaines de milliards sur la durée. Aucun montage définitif n’est arrêté à ce jour, et l’équilibre entre argent public et capitaux privés reste à trancher.
Un processus long et semé d’embûches
Il serait imprudent d’attendre des effets immédiats sur les factures. Le calendrier 2035 est souvent évoqué pour les premières avancées concrètes, mais beaucoup d’experts jugent qu’un horizon plus lointain est plus réaliste. Avant de couler le moindre béton, il faut une autorité de sûreté renforcée, des sites acceptés localement et des compétences à reconstruire après des décennies d’arrêt.
L’acceptabilité sociale reste le grand point d’interrogation. Les sondages montrent une opinion plus ouverte qu’en 2011, mais les referendums de 1987 et de 1990 ont laissé des traces. Chaque projet local devra affronter les questions de sécurité, de déchets et de coût. Le débat public n’est pas clos, il vient seulement de rouvrir sur d’autres bases.
Pour la France, le message est double. Le moment est favorable pour se positionner, mais la patience est de rigueur. Les contrats viendront, si les calendriers italiens tiennent, dans une dizaine d’années plutôt que dans quelques mois.
Ce qu’il faut retenir

L’Italie rouvre bien la porte au nucléaire, et la filière française, qui détient encore le record mondial du nucléaire français face à la Slovaquie, a de sérieuses cartes à jouer grâce à son expérience, à ses interconnexions et à ses liens industriels avec Rome. L’aubaine existe, mais elle se mesure sur le temps long : au moins une décennie avant de voir tourner de nouveaux réacteurs. D’ici là, les factures italiennes continueront de dépendre, en partie, des électrons venus de France.





