Trois siècles après sa création, le SHOM n’a pas pris une ride. Cet organisme brestois, que beaucoup de Français confondent avec un simple fabricant de cartes marines, détient un record rare : celui du plus ancien service d’hydrographie du monde. Et il joue toujours dans la cour des grands, avec des drones sous-marins, de l’intelligence artificielle et une flotte en cours de renouvellement.
Le SHOM détient le record mondial avec 306 ans d’existence
La réponse tient en une date : 1720. C’est l’année où la Marine royale crée le Dépôt des cartes et plans, ancêtre direct de l’actuel Service hydrographique et océanographique de la Marine. En 2026, cela fait donc 306 ans que la France collecte, vérifie et publie des informations pour sécuriser la navigation.
Pour mesurer l’avance, il suffit de regarder les concurrents historiques. Le Royaume-Uni et l’Espagne ont chacun structuré leur propre service hydrographique, mais plus tard, à la fin du XVIIIe siècle. La France garde donc une longueur d’avance dans le classement de l’ancienneté, et elle la revendique avec une certaine fierté.
Idée reçue : ancien ne veut pas dire dépassé
On imagine volontiers un service figé dans ses archives. La réalité est inverse : un organisme qui existe depuis 1720 a traversé la voile, la vapeur, le sonar et le satellite. Chaque rupture technique l’a obligé à se réinventer, et cette habitude d’adaptation explique en grande partie sa place actuelle.
À quoi sert concrètement le SHOM ?
Le SHOM a deux grandes missions : l’hydrographie et l’océanographie. La première consiste à mesurer les fonds, repérer les dangers et produire les cartes marines et les instructions nautiques qui permettent à un cargo, à un voilier ou à un sous-marin de naviguer sans toucher le fond. La seconde étudie les courants, les marées, la température et le niveau de la mer.
Ces données servent à la Défense, bien sûr, mais aussi à la pêche, au transport maritime, aux ports, aux collectivités littorales et à la prévention des risques côtiers. Les prédictions de marée, par exemple, reposent sur ses observations et ses modèles. Derrière chaque carte à jour se cache un travail de mesure continu, car les fonds bougent, les chenaux s’ensablent et les épaves se déplacent.
Des innovations technologiques qui font du SHOM un leader mondial

L’ancienneté ne suffirait pas à justifier un statut de référence. Ce qui entretient la réputation du SHOM, c’est son appétit pour l’innovation. Les sondeurs multifaisceaux, les relevés par laser aéroporté et les capteurs embarqués ont remplacé le plomb de sonde, mais l’esprit reste le même : mesurer mieux, plus loin et plus vite.
Le drone Narval : explorer les fonds marins jusqu’à 6 000 mètres
Parmi les projets qui attirent l’attention, le drone sous-marin Narval occupe une place à part. Conçu pour opérer en grande profondeur, jusqu’à 6 000 mètres, il ouvre l’accès à des zones que les navires de surface ne peuvent cartographier qu’avec une précision limitée. Un engin autonome, sans équipage, peut travailler longtemps, dans des conditions où l’humain n’a pas sa place.
L’intérêt est double. Sur le plan scientifique, il améliore la cartographie des fonds marins, un domaine où l’on connaît souvent mieux la surface de la Lune que certains abysses. Sur le plan stratégique, il permet de documenter des espaces où la France exerce des droits, notamment dans ses vastes eaux ultramarines, un enjeu qui rejoint celui du prélèvement de roche en eaux profondes, réservé à seulement deux pays dans le monde.
L’intelligence artificielle au cœur de l’hydrographie moderne
Les campagnes de mesure produisent des volumes de données gigantesques. Trier à la main des milliers de kilomètres de profils, détecter une anomalie ou valider un relevé prendrait un temps considérable. L’intelligence artificielle intervient précisément ici : elle aide à classer les données, à repérer les objets sur le fond et à accélérer la production des cartes.
Cette automatisation ne remplace pas les hydrographes. Elle les décharge des tâches répétitives, afin qu’ils se concentrent sur l’analyse et sur les décisions qui engagent la sécurité de la navigation. C’est aussi un levier de réactivité : plus la chaîne de traitement est fluide, plus la mise à jour des documents nautiques est rapide.
Une flotte en pleine modernisation pour rester dans la première division
Les meilleurs capteurs du monde ne servent à rien sans plateformes pour les emporter. Le SHOM s’appuie sur des bâtiments hydrographiques et océanographiques de la Marine nationale, dont certains approchent de l’âge de la relève. La réflexion sur les futurs moyens hydrographiques, souvent résumée sous le nom de CHOF, vise à préparer cette transition.
L’enjeu est clair : combiner navires de nouvelle génération, drones de surface et sous-marins, et systèmes de traitement avancés. L’idée n’est pas de multiplier les équipements pour le plaisir, mais de bâtir une capacité cohérente, capable de couvrir un domaine maritime immense. Les responsables de l’organisme le disent sans détour : l’objectif est de rester dans la première division des services hydrographiques mondiaux, face à des concurrents qui investissent eux aussi.
| Domaine | Hier | Aujourd’hui |
|---|---|---|
| Mesure des fonds | Sonde au plomb | Sondeurs multifaisceaux, drones sous-marins |
| Traitement des données | Calculs et dessin à la main | Traitement automatisé et intelligence artificielle |
| Diffusion | Cartes papier | Cartes électroniques et données numériques |
Les enjeux de souveraineté : les données marines, pilier de la puissance maritime française
La France dispose de l’un des plus vastes domaines maritimes de la planète, grâce à ses territoires d’outre-mer. Savoir ce qui s’y trouve, connaître le relief des fonds, les courants et les ressources, c’est exercer concrètement sa souveraineté maritime. Sans données fiables et maîtrisées, une revendication reste théorique.
Ces données marines ont aussi une valeur militaire. Un sous-marin qui évolue sur un fond mal connu court un risque, et une force navale qui ne maîtrise pas son environnement acoustique perd son avantage. Disposer d’un service national capable de produire et de protéger cette information évite de dépendre de fournisseurs étrangers pour des éléments aussi sensibles.
Le sujet dépasse la défense. L’éolien en mer, les câbles sous-marins, l’exploitation des ressources et le suivi de la montée des eaux reposent tous sur une connaissance fine de l’océan. Le SHOM se retrouve ainsi au cœur de plusieurs politiques publiques, ce qui renforce son rôle dans la puissance maritime française.
Ce que révèle la longévité du SHOM

Tenir 306 ans ne tient pas du hasard. L’organisme a su rester utile à chaque époque, en répondant aux besoins des navigateurs, puis à ceux des armées, des scientifiques et des acteurs économiques. Sa force est d’avoir associé une mémoire exceptionnelle, avec trois siècles de relevés, à une capacité d’adopter les outils les plus récents.
Pour la suite, le défi se jouera sur la modernisation de la flotte, la montée en puissance des drones et la maîtrise de l’intelligence artificielle. Si le SHOM réussit ce virage, le record d’ancienneté pourra continuer de cohabiter avec celui de l’innovation, ce qui n’est pas si courant dans l’histoire des institutions.





