Des cœurs de réacteur empilés de milliers de tonnes de graphite, refroidis au gaz carbonique, arrêtés depuis plus de trente ans : voilà ce que la France s’apprête à découper, morceau par morceau. Aucun pays n’a encore mené à son terme ce type de chantier sur la filière qui nous occupe. Derrière l’annonce, il y a un pari technique, industriel et financier de plusieurs décennies.
Une première mondiale qui s’annonce sur le terrain
La France se place en pionnière du démantèlement d’un réacteur de classe UNGG. Ces réacteurs à uranium naturel, graphite et gaz ont formé la toute première génération de centrales du pays. Ils sont aujourd’hui tous à l’arrêt, et EDF a engagé leur déconstruction sur trois sites : Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux et Bugey.
Le mot « premier » demande une précision. D’autres pays ont exploité des réacteurs à graphite, comme le Royaume-Uni avec ses Magnox ou l’Espagne avec Vandellós 1, réacteur de conception française. Beaucoup ont choisi d’attendre, en mettant les installations en sommeil pour laisser décroître la radioactivité. La nouveauté, c’est l’attaque frontale du cœur du réacteur, cette partie du caisson où le graphite est irradié depuis des décennies.
Ce virage date d’une décision de stratégie prise par EDF au milieu des années 2010. L’électricien a abandonné l’idée d’un démantèlement sous eau, qui aurait exigé d’immenses bassins, pour privilégier un démantèlement sous air, avec des machines pilotées à distance. Pour le reste, la sûreté nucléaire reste encadrée par l’ASN, qui instruit et contrôle chaque étape.
Qu’est-ce qu’un réacteur UNGG, et pourquoi est-ce si difficile à démonter ?
UNGG signifie Uranium Naturel Graphite Gaz. Le combustible est de l’uranium naturel, non enrichi. Le graphite joue le rôle de modérateur : il ralentit les neutrons pour entretenir la réaction en chaîne. Le CO2 circule comme caloporteur pour évacuer la chaleur vers les générateurs de vapeur.
Cette filière a été conçue dans les années 1950 et 1960, quand la France voulait produire son électricité nucléaire de façon indépendante, sans dépendre d’un enrichissement de l’uranium réalisé à l’étranger. Le CEA a mis au point le procédé, EDF l’a déployé. En 1969, le pays a tourné la page de la filière graphite-gaz pour se tourner vers les réacteurs à eau sous pression (PWR), plus compacts et plus rentables.
Le graphite est au centre de la difficulté. Il a été irradié pendant plus de vingt ans, et il contient du carbone 14 et du chlore 36, des radioéléments à vie longue. Ces empilements sont volumineux, souvent enfermés dans des caissons de béton ou d’acier massifs. On y intervient donc à distance, avec des robots, et il faut trier, découper, conditionner puis entreposer des déchets radioactifs peu courants sur le plan technique.
Les sites concernés et l’ampleur du chantier

Six réacteurs EDF de la filière ont fonctionné en France. Ils sont répartis sur trois centrales, avec des dates d’arrêt étalées sur plus de vingt ans. À ces réacteurs s’ajoutent ceux du CEA à Marcoule, qui suivent leur propre calendrier.
| Site | Réacteurs UNGG | Arrêts définitifs |
|---|---|---|
| Chinon (Indre-et-Loire) | A1, A2, A3 | 1973, 1985, 1990 |
| Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) | A1, A2 | 1990, 1992 |
| Bugey (Ain) | Bugey 1 | 1994 |
Ces réacteurs sont de véritables monstres de métal et de béton. Leurs caissons abritent des milliers de tonnes de graphite, et le volume global de ce déchet en France se chiffre à plusieurs dizaines de milliers de tonnes, en incluant les installations du CEA. L’assainissement des bâtiments, le démontage des échangeurs et le traitement des structures métalliques précèdent le démantèlement du cœur lui-même.
Graphite : le déchet qui n’a pas encore de tombeau
Le graphite irradié relève de la catégorie des déchets de faible activité à vie longue. La France ne dispose pas encore de site de stockage définitif pour eux : l’Andra étudie une solution à faible profondeur, mais le sujet reste ouvert, comme le montrent les fissures du tombeau nucléaire du Pacifique. Le démantèlement avance donc en parallèle d’une réflexion sur la destination finale de ces matières.
Les enjeux pour l’industrie nucléaire française
Le premier enjeu est financier. Déconstruire les six réacteurs d’EDF représente un budget colossal, provisionné depuis des années dans les comptes de l’électricien. Le calendrier a d’ailleurs glissé à plusieurs reprises : les travaux s’étendent sur plusieurs décennies, ce qui oblige à conserver les compétences, les équipes et la mémoire des installations.
Le second enjeu est un enjeu de savoir-faire. En traitant en premier un chantier aussi atypique, l’industrie nucléaire française acquiert une expertise que peu de pays peuvent revendiquer, à l’image de la maîtrise des aimants permanents obtenue grâce à Orano et au CEA. Robots de découpe, outils de télé-opération, procédés de conditionnement du graphite : ces technologies peuvent se vendre à l’étranger, là où des réacteurs à graphite attendent encore leur tour, notamment en Europe de l’Est et au Royaume-Uni.
Le troisième enjeu touche à la confiance du public. Un démantèlement mené proprement, avec transparence sur les déchets et sous le regard de l’ASN, prouve que la filière sait clore ce qu’elle a ouvert. À l’heure où la France relance la construction de nouveaux réacteurs, alors que la Slovaquie s’apprête à lui ravir son record mondial de production nucléaire, cette capacité à fermer un cycle compte autant que celle d’en démarrer un.
Ce que ce chantier dit de la suite

Les réacteurs UNGG racontent l’ambition nucléaire des années 1950, leur abandon au profit des PWR et, aujourd’hui, la question de leur héritage. Ce démantèlement sert de banc d’essai pour tout ce qui viendra ensuite : centrales de deuxième génération, réacteurs en fin de vie, installations du cycle du combustible. Les enseignements tirés de Chinon, de Saint-Laurent-des-Eaux et de Bugey serviront bien au-delà de leur filière d’origine.


