Chaque année, l’État verse environ 500 millions d’euros d’exonérations fiscales aux entreprises installées dans les zones franches urbaines. L’objectif affiché depuis vingt ans : faire reculer le chômage dans les quartiers les plus fragiles en attirant des activités économiques. Le problème, c’est que les emplois promis n’ont pas vraiment été créés. Ils ont juste changé de trottoir.
Zones franches urbaines : 500 millions engloutis pour un effet nul
Le principe des ZFU repose sur une idée simple : exonérer d’impôts et de charges sociales les entreprises qui s’installent dans des quartiers classés prioritaires. En théorie, ces aides fiscales devaient attirer des sociétés nouvelles, créer de l’emploi local et redonner de la vie économique à des zones abandonnées par l’activité privée.
Dans les faits, les évaluations menées par l’INSEE et la Cour des comptes montrent un tableau bien différent. Le dispositif a surtout provoqué un déplacement d’emplois entre des zones limitrophes, sans création nette pour l’économie locale. Une entreprise qui existait déjà à quelques centaines de mètres du périmètre ZFU se contentait de déménager pour capter l’exonération, sans embaucher un seul salarié de plus.
Le mécanisme des ZFU et leur promesse initiale
La première génération ZFU a été lancée en 1997, suivie d’une deuxième génération ZFU au début des années 2000, puis d’ajustements successifs. Le principe n’a jamais vraiment changé : plus une entreprise embauche localement, plus elle bénéficie d’exonérations fiscales importantes sur plusieurs années. Sur le papier, ce dispositif fiscal devait rééquilibrer l’implantation économique dans les quartiers prioritaires.
Mais ce mécanisme comportait une faille structurelle. Rien n’empêchait une entreprise déjà en activité à proximité de simplement franchir la frontière du périmètre ZFU pour capter l’avantage fiscal, sans changer son activité ni son effectif.
Le constat d’échec : des emplois déplacés, pas créés
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plusieurs études économétriques ont comparé l’évolution de l’emploi dans les zones franches urbaines et dans des quartiers similaires situés juste en dehors du périmètre aidé. Résultat : la hausse de l’emploi observée dans les ZFU se retrouve presque à l’identique en baisse dans les zones voisines. Le solde net pour l’économie locale est proche de zéro.
Comment les entreprises ont contourné le dispositif
Ce constat n’est pas une surprise pour les économistes qui ont étudié le dispositif de près. Le comportement rationnel d’une entreprise soumise à des exonérations fiscales conditionnées à une localisation précise, c’est justement de changer d’adresse dès que l’écart de coût le justifie.
La stratégie de la relocalisation à quelques rues
Concrètement, de nombreux établissements ont simplement traversé une rue, une avenue, parfois moins de 200 mètres, pour basculer dans le périmètre exonéré. Leur activité restait identique, leurs salariés aussi. Seule l’adresse fiscale changeait. Ce phénomène de relocalisation d’activités a été documenté à plusieurs reprises, notamment autour des frontières administratives des zones franches urbaines.
Cette stratégie porte un nom en économie publique : l’effet d’aubaine. Les entreprises profitent d’un dispositif conçu pour inciter à l’investissement, sans que ce dispositif ne modifie réellement leur comportement économique de fond.
L’effet frontière, mesuré au mètre près
Les chercheurs qui ont étudié le dispositif ont comparé l’emploi de part et d’autre des limites de zones franches urbaines. Résultat : la création d’emplois observée à l’intérieur du périmètre correspond presque exactement à une perte équivalente à l’extérieur, sur une bande de quelques centaines de mètres seulement.
Ce que révèlent les études de l’INSEE et de la Cour des comptes
Les rapports de la Cour des comptes sur le sujet sont sans ambiguïté, comme pour le surgénérateur de l’Isère resté inactif malgré 12 milliards investis. Le coût budgétaire du dispositif, cumulé sur deux décennies, dépasse largement les bénéfices mesurables pour l’emploi local. L’institution a régulièrement pointé un manque de ciblage des exonérations fiscales et une absence de conditionnalité suffisante pour empêcher les effets d’aubaine.
De son côté, l’INSEE a mené plusieurs travaux économétriques comparant l’évolution des quartiers en difficulté classés ZFU avec des quartiers témoins non éligibles mais présentant des caractéristiques socio-économiques proches. Les résultats convergent : l’impact économique net sur l’emploi salarié reste faible, voire nul selon les périodes et les zones étudiées.
| Indicateur | Constat |
|---|---|
| Coût annuel du dispositif | Environ 500 millions d’euros |
| Emplois nets créés | Proches de zéro sur le périmètre élargi |
| Phénomène dominant | Déplacement d’emplois vers le périmètre exonéré |
| Durée d’observation | Plus de vingt ans, deux générations de ZFU |
Quel impact réel pour les habitants des quartiers ?

Pour la population locale, le bilan est décevant. Le taux de chômage dans les quartiers prioritaires concernés reste supérieur à la moyenne nationale, malgré l’implantation d’établissements bénéficiant d’exonérations fiscales. Les emplois créés sur place ne profitent pas toujours aux habitants du quartier lui-même : de nombreuses embauches se font en dehors du périmètre, chez des salariés qui viennent simplement travailler dans la zone sans y résider.
Cette déconnexion entre localisation de l’emploi et bénéfice pour la population locale constitue l’une des critiques majeures adressées à la politique de la ville menée via les ZFU. L’argent public finance des emplacements, pas nécessairement des trajectoires professionnelles pour les habitants concernés.
Vingt ans après : les leçons d’un échec de politique publique
Ce bilan n’efface pas totalement l’intérêt initial du dispositif. Dans certains quartiers, l’arrivée d’établissements a permis de maintenir un minimum d’activité commerciale et de services de proximité, là où le marché privé aurait probablement déserté sans incitation. La question posée aujourd’hui n’est donc pas seulement celle de la suppression du dispositif, mais celle de son ciblage.
Les réformes successives ont tenté de renforcer la conditionnalité des exonérations, en exigeant par exemple qu’une part minimale des salariés embauchés réside dans le quartier prioritaire. Mais l’efficacité de ces ajustements reste limitée face à un problème structurel : tant que l’avantage fiscal repose sur une frontière géographique précise, les entreprises rationnelles chercheront toujours la manière la moins coûteuse d’en bénéficier, y compris en changeant simplement d’adresse.
Vingt ans de zones franches urbaines auront surtout démontré une chose : sans mécanisme empêchant les stratégies d’optimisation fiscale, une politique publique généreuse peut coûter cher sans transformer durablement la réalité économique des quartiers qu’elle visait à aider, à l’image des 173 portiques anti-poids lourds abandonnés malgré leur coût.




