Cinquante ans. C’est le délai que donne un lauréat du prix Nobel de physique à notre civilisation avant qu’une catastrophe majeure ne survienne, avec des chances de passer le cap qu’il juge très faibles. La phrase fait froid dans le dos, d’autant qu’elle ne vient pas d’un prophète de l’apocalypse, mais d’un scientifique habitué à raisonner avec des équations. Voyons d’où vient ce pronostic, comment il se calcule et ce qu’il dit vraiment.
David Gross : un prix Nobel qui tire la sonnette d’alarme
David Gross est un physicien américain né en 1941. Il a reçu le prix Nobel de physique en 2004, avec Frank Wilczek et David Politzer, pour la découverte de la liberté asymptotique, un phénomène clé de la force nucléaire forte qui lie les quarks à l’intérieur des protons et des neutrons. Autrement dit, il n’est pas un commentateur de plateau télé qui s’essaie à la géopolitique.
Ce lauréat s’inquiète depuis un moment de la trajectoire de nos sociétés. Son avertissement, relayé par la presse scientifique, s’appuie sur un raisonnement de probabilités plutôt que sur une intuition. C’est ce qui le rend intéressant : on peut le suivre pas à pas, et le discuter.
Le calcul alarmant : 35 à 50 ans de sursis pour l’humanité
Le principe est simple. Si une catastrophe civilisationnelle a une probabilité donnée de se produire chaque année, on peut estimer combien de temps il faut attendre, en moyenne, avant qu’elle n’arrive. Avec un risque annuel de 2 %, l’attente moyenne est de 50 ans (1 divisé par 0,02). Avec 3 %, elle tombe à environ 35 ans. Voilà d’où viendrait la fourchette de 35 à 50 ans évoquée autour de l’avertissement de David Gross.
Ces chiffres sont un ordre de grandeur pédagogique, pas un décompte officiel publié par le physicien. Ils permettent pourtant de saisir la mécanique. Un risque de 2 % par an paraît anodin, mais il s’accumule : sur 50 ans, la probabilité de ne rien subir descend à environ un tiers. Pour arriver à « très peu de chances de tenir », il faut un risque annuel plus élevé, autour de 5 %, ce qui ne laisse qu’environ 8 % de chances d’échapper au pire sur un demi-siècle.
Le doublement du risque annuel
Le point le plus inquiétant tient à la dynamique. Le raisonnement de Gross suppose que le risque annuel n’est pas stable : il augmenterait, jusqu’à doubler, à mesure que de nouvelles menaces s’ajoutent aux anciennes. Un risque qui double raccourcit mécaniquement l’échéance, et le calcul devient alors beaucoup moins rassurant que la simple moyenne.
2 % par an, ça donne quoi sur 50 ans ?
Environ 64 % de chances qu’un événement grave survienne au moins une fois. À 3 %, on monte à 78 %. Un risque faible en apparence devient vite probable quand on additionne les années.
Le risque nucléaire : une menace qui a doublé

La première menace citée est la plus ancienne : l’arme nucléaire. Le monde compte encore environ 12 000 têtes nucléaires, dont près de 90 % dans les arsenaux des États-Unis et de la Russie, un héritage de la guerre froide dont on redécouvre les dangers avec le tombeau nucléaire du Pacifique qui commence à se fissurer. La fin de la guerre froide avait fait baisser la tension, mais la menace nucléaire est revenue au premier plan avec les conflits actuels et les rappels répétés de puissance atomique.
Le contrôle nucléaire, lui, s’effrite. Le traité New START, dernier grand accord limitant les arsenaux américain et russe, est arrivé à échéance en février 2026. Sans cadre de vérification, chaque camp doit deviner les intentions de l’autre, et c’est dans ce brouillard que les erreurs d’appréciation deviennent dangereuses.
L’Horloge de l’Apocalypse, tenue par le Bulletin of the Atomic Scientists, illustre ce climat. Elle est réglée à moins de 90 secondes de minuit, ce qui n’était jamais arrivé depuis sa création en 1947. Ce symbole n’est pas une mesure scientifique, mais il traduit le même diagnostic que celui du physicien.
L’intelligence artificielle : un danger sous-estimé
Le second facteur, c’est l’intelligence artificielle. Pour les chercheurs qui parlent de risque existentiel, l’IA agit de deux façons. Elle peut devenir une menace en soi si des systèmes très puissants échappent un jour à notre contrôle. Elle peut aussi aggraver les autres dangers, en accélérant les cyberattaques, la désinformation ou la course aux armements.
Le lien avec le nucléaire est le plus délicat. Si des algorithmes s’invitent dans l’alerte précoce ou la chaîne de décision militaire, le temps de réaction se réduit et la marge d’erreur humaine aussi. Un faux signal pris pour une attaque réelle suffit à déclencher l’irréparable, et personne n’a envie de découvrir jusqu’où va la confiance accordée à une machine.
D’autres figures de la discipline, comme Geoffrey Hinton ou Yoshua Bengio, ont exprimé des inquiétudes proches, dans la lignée de la mise en garde de Stephen Hawking sur l’illusion de la connaissance. Là encore, le débat reste ouvert : certains experts jugent ces scénarios très exagérés. La vraie question n’est pas de savoir si le pire est certain, mais si nous acceptons de jouer avec une probabilité que personne ne sait chiffrer précisément.
Peut-on encore inverser la tendance ?

Un calcul de probabilités n’est pas une sentence. Si le risque annuel dépend de nos choix, il peut aussi baisser. L’avertissement de Gross agit alors comme un signal d’alarme, pas comme un verdict, et plusieurs leviers existent pour ramener le compteur dans le bon sens.
- Rouvrir des négociations sur le contrôle nucléaire, avec des inspections et des canaux de communication d’urgence entre puissances.
- Garder un humain dans la boucle pour toute décision liée à l’arme nucléaire, sans délégation à un système automatisé.
- Encadrer l’IA avec des garde-fous : tests indépendants avant déploiement, transparence sur les modèles les plus puissants, règles communes entre pays.
- Financer la recherche sur la sécurité de ces technologies au même niveau que celle sur leurs performances.
L’histoire offre quelques raisons d’espérer. Les traités de désarmement des années 1980 et 1990 ont divisé les arsenaux par cinq environ, alors que le climat entre les blocs était bien pire qu’aujourd’hui. Et l’Union européenne a déjà adopté un cadre légal pour l’IA, imparfait mais réel.
Ce que rappelle le prix Nobel, au fond, c’est que la survie de l’humanité se joue sur la durée, année après année. Réduire de quelques points le risque annuel change radicalement le résultat sur un demi-siècle. C’est un message exigeant, mais aussi un message d’action : tant que le risque n’est pas figé, il reste une marge pour l’infléchir.


