Les émissions financées, le grand angle mort du secteur
Les institutions financières communiquent de plus en plus sur leurs émissions de carbone. Banques, assureurs et gestionnaires d’actifs publient chaque année des chiffres sur leur empreinte carbone. Mais cette transparence apparente cache une réalité bien moins rassurante : les émissions financées, soit celles générées par les entreprises qu’elles financent ou dont elles détiennent des parts, restent largement sous-estimées ou ignorées.
Ce phénomène est connu sous le nom de Scope 3, catégorie d’émissions indirectes qui représente pourtant la majorité de l’impact climatique réel du secteur financier. Une banque qui finance une centrale thermique n’affiche pas ces émissions en direct, mais elle en est responsable. Beaucoup d’institutions se contentent de rapporter leurs émissions directes (Scope 1 et 2), bien plus faciles à mesurer et nettement moins impressionnantes en chiffres absolus.
Les gestionnaires d’actifs particulièrement se distinguent par cette approche parcellaire. Détenant des portefeuilles d’actions et d’obligations représentant des centaines de milliards d’euros, ils influencent directement l’orientation des entreprises vers la décarbonation. Or, bon nombre d’entre eux peinent encore à évaluer et divulguer l’empreinte carbone complète de leurs portefeuilles. Cette absence de traçabilité rend impossible pour les investisseurs d’évaluer l’alignement réel de leurs placements avec les objectifs climatiques.
Un cadre méthodologique fragmenté et inégalement appliqué
PCAF et TCFD : des standards reconnus mais incomplets
Depuis quelques années, deux cadres majeurs tentent de structurer le reporting climat du secteur financier : le PCAF (Partnership for Carbon Accounting Financials) et le TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures). Ces initiatives fournissent des méthodologies pour évaluer les émissions financées et les risques climatiques liés aux portefeuilles d’investissement.
Cependant, leur adoption reste volontaire et inégale. Une banque peut appliquer le PCAF selon une interprétation très restrictive, tandis qu’une autre retient une approche plus ambitieuse. Ces divergences méthodologiques rendent les comparaisons entre institutions quasi impossibles. Un investisseur cherchant à évaluer l’engagement climatique de deux banques rivales ne peut pas vraiment comparer leurs chiffres d’émissions financées : les méthodologies diffèrent, les périmètres varient, les hypothèses divergent.
Le problème s’aggrave quand certaines institutions les plus opaques échappent totalement à ces cadres. Des assureurs européens de taille significative ne publient aucune donnée structurée sur les émissions de leurs portefeuilles d’investissement. Sans obligation légale, aucun incitant réel ne les pousse à engager cette transformation.
Disparités géographiques et sectorielles
La géographie joue un rôle décisif. Les grandes banques britanniques et scandinaves avancent plus rapidement sur le reporting carbone que leurs homologues en Europe continentale ou en France. Aux États-Unis, le cadre réglementaire reste encore flou, ce qui ralentit la mobilisation générale. En Asie, beaucoup d’institutions financières majeures restent en retrait sur ces enjeux.
Sectoriellement, les banques universelles publient davantage de données que les assureurs, eux-mêmes en avance sur les petits gestionnaires d’actifs. Cette hiérarchie n’a rien à voir avec l’impact réel mais beaucoup avec les pressions réglementaires et les attentes de marché locales. Une banque investissent lourdement dans le reporting carbone pour satisfaire ses régulateurs, tandis qu’un assureur du même pays ne communique presque rien.
Gestionnaires d’actifs et assureurs : les retardataires du secteur

Si les grandes banques avancent, tant bien que mal, vers un reporting climat plus structuré, les gestionnaires d’actifs et assureurs traînent visiblement. Ces derniers gèrent pourtant des sommes colossales en investissements et d’assurance-dommages liés aux risques climatiques. Leur retard agit comme un voile opaque sur une portion significative de la finance mondiale.
Les gestionnaires d’actifs justifient souvent leur lenteur par la complexité de tracer les émissions des milliers de sociétés en portefeuille. C’est vrai, mais cet argument devient de moins en moins recevable : les données se normalisent, les outils s’améliorent. Ce qui manque, c’est la volonté ou l’incitant économique immédiat. Tant qu’aucune régulation n’impose un reporting carbone détaillé, l’investisseur moyen reste sans visibilité réelle sur l’impact climatique de son épargne.
Les assureurs, eux, font face à un paradoxe : leur modèle économique dépend de la stabilité climatique, puisqu’un climat déréglé accroît les sinistres et érode leur rentabilité. Pourtant, nombreux sont ceux qui sous-communiquent sur l’exposition de leurs portefeuilles de placement aux actifs à fort contenu carbone. Cette incohérence renforce les soupçons de greenwashing.
Vers une obligation réglementaire renforcée
La situation ne peut durer indéfiniment. L’Union européenne impose progressivement des normes plus strictes via la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). Les banques européennes devront bientôt publier un reporting climat harmonisé selon des standards européens de durabilité. La BCE elle-même applique depuis 2021 des stress tests climatiques aux banques systémiques, renforçant indirectement la pression pour une meilleure transparence.
Parallèlement, d’autres régulateurs (comme l’Autorité bancaire européenne) consultent sur des exigences de divulgation plus précises concernant les risques climatiques et les émissions financées. Ces évolutions annoncent une rupture avec le statu quo volontariste. Les institutions financières qui n’auront pas franchi le cap d’ici quelques années feront face à des écarts réglementaires coûteux.
L’urgence d’une transparence effective

Le manque de transparence du reporting carbone des institutions financières ne relève pas d’une simple lacune technique. Il a des conséquences directes. D’abord, il facilite le greenwashing : une banque peut vanter son engagement climatique en taisant l’essentiel de son impact réel. Ensuite, il biaise les décisions d’investissement : les épargnants et investisseurs ne peuvent pas allouer leur argent vers les financeurs les plus vertueux, faute de données fiables. Enfin, il ralentit la décarbonation de l’économie réelle : sans pression de transparence, les entreprises polluantes trouvent toujours des financeurs.
La convergence progressive vers des standards obligatoires et harmonisés constituera un pas en avant. Mais elle ne suffira que si les régulateurs la combinent avec des pénalités réelles en cas de non-respect et si les institutions financières acceptent que la vraie transparence passe par l’exposition de leurs émissions financées en Scope 3. Tant que l’accent reste mis sur les émissions directes et que les méthodologies restent fragmentées, le secteur continuera de se présenter sous un jour plus favorable qu’il ne l’est réellement.





